Extrait de Faut-il fouetter les apaches

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Extrait de / Excerpt from : Faut-il fouetter les apaches ?


Vienne au contraire la perspective d’une flagellation assurée et les choses changent d’aspect. D'abord, le châtiment est certain, le fouet n’attend pas et il est toujours prêt à souhaiter la bienvenue à ses nouveaux clients. En outre, la volée est singulièrement désagréable à recevoir, et les quelques taloches que l’apache a pu recevoir dans son enfance lui reviennent en mémoire avec un avant-goût fâcheux des joies cinglantes de la correction. L’apache, cruel pour ses victimes et indifférent à leurs souffrances les plus poignantes, est au contraire extrêmement délicat pour sa propre personne, il est douillet (si on peut se servir de cette expression un peu désuète), et le médecin qui soignent ses pareils dans les hôpitaux savent combien ils gémissent et se lamentent au moindre mal. Le fouet tombe donc sur un épiderme tout préparé à apprécier ses vertus et le fustigé le considère comme une connaissance éminemment à ne pas rencontrer trop fréquemment.

Ce n’est pas tout. La flagellation pénale offense mortellement les sentiments moraux et esthétiques de MM. les apaches. Que l’on n’y voie pas une raillerie. Les chevaliers du pavé ont une conception spéciale de leur beauté professionnelle et de leur dignité personnelle. Ce n’est pas une dignité honorable et susceptible d’être respectée mais au contraire une forfanterie de criminel glorieux de ses forfaits et s’enorgueillissant de ses vices.

L’apache est extrêmement vaniteux, nous l’avons déjà indiqué, et, de plus, très attentif à sa toilette et à ses avantages extérieurs. Le fouet le frappe donc, au physique et au moral. Châtiment humiliant par excellence, il contraint le flagellé au respect forcé de l’exécuteur et l’apache est obligé, matériellement parlant, de s’incliner devant la société qui le punit. On peut crâner devant les juges, railler entre les camarades la discipline de la prison, mais on ne fait pas le fier lorsque la lanière cuisante vous mord la peau et qu’on se sent à la disposition du correcteur. L’apache éprouve, peut-être pour la première fois de sa vie, la sensation qu’il n’est pas le plus fort et qu’il doit se plier aux nécessités de la vie sociale.

En outre, rien n’est moins beau qu’une personne subissant la flagellation. Dévêtu ou à peu près, l’apache expose son anatomie de malingre et de dégénéré ; il se montre tel qu’il est, un être inférieur que seule notre excessive humanité tolère au sein des grandes villes. Les cheveux habituellement si bien pommadés, s’entremêlent sous les efforts du fustigé, le visage glabre, impudent et railleur d’ordinaire, se contourne en grimaces d’enfant battu, l’être cynique et moqueur s’humilie, supplie lâchement qu’on lui fasse grâce, promet de ne pas recommencer et, chose meilleure encore, il se promet à lui-même de ne plus s’exposer à pareille mésaventure. Le flagellé redevient instinctivement un esclave, un vaincu, et rien n’est mieux que d’imprimer cette sensation sur la peau et dans l’entendement des apaches qui se croient tout permis.

La flagellation pénale laisse encore d’excellents effets longtemps après son application et même après la libération du condamné. Il est admis par tout le monde et parmi les malfaiteurs tout spécialement qu’un individu fustigé est irrémédiablement atteint dans son ascendant et ses amis ne le considèrent plus qu’avec mépris. L’apache qui a reçu le fouet ne trouverait que railleries auprès de ses anciens camarades. Ses complices ne l’écouteront plus, et les femmes dont il exploitait la misère et l’abjection, lui riront au nez à la seule pensée des marques laissées sur son dos par les lanières. Toute la situation personnelle du malandrin s’écroule d’un seul coup sous l’étreinte de l’instrument flagellant. La bande où il était un meneur influent, refuse de l’admettre à nouveau, les filles qui subvenaient à son existence, ne veulent plus fréquenter un homme fouetté et l’apache perd chaque jour cette auréole de crime qui faisait sa force et le rendait si redoutable.

Du jour où la flagellation pénitentiaire sera connue et appréciée à sa juste valeur par les écumeurs de la capitale parisienne, nous ne verrons plus leurs bandes audacieuses narguer les agents impuissants, et passer au milieu des passants honnêtes comme des conquérants redoutés. L’apache fustigé aurait l'allure instinctivement humble au souvenir du mauvais moment enduré et ses compagnons, dépourvus d'expérience personnelle, prennent grand soin de ne plus se laisser conduire au poste de police, antichambre de l’endroit où le fouet exerce sa royauté respective.



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