Extrait de L'Écrin du rubis

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Extrait de / Excerpt from : L'Écrin du rubis.


La Mode d'à présent n'a pas altéré l'attrait sensuel que la robe porte en soi. Il s'est déplacé, avec l'ascension de la jupe jusqu'au genou, mais il est resté ce qu'il était du temps de la mode longue, l'irrésistible séduction qui enchaîne notre regard à un cercle d'ombre ouvrant une échappée sur l'inconnu.

Cependant cette robe dont le bord est à portée de la main, et si légère et si floue qu'on vous la peut remonter par surprise, provoque aux plus osées licences. Que de fois à Londres aux heures d'affluence du métro n'ai-je senti un corps qui m'accolait timidement par derrière, une jambe qui s'engrenait dans les miennes ? Si je ne bronchais pas, une main s'aventurait le long de ma cuisse en pressions douces sur ma robe, montait jusqu'à mes fesses d'un glissement menu sur leur coupe médiane, mettait à profit tous les cahots de la voiture pour des attouchements plus marqués. Encouragée par ma passivité, quelquefois même par un réflexe qui donnait suffisamment à entendre au galant quand, du coin de l'œil je l'avais jugé de bon ton, la main se glissait au bas de ma jupe et trois doigts experts à froncer les étoffes la soulevaient jusqu'au point qui leur ouvrait le passage par-dessous. Certains apportaient à cette manœuvre une dextérité qui ne m'en laissait rien soupçonner ; et je pouvais croire l'entreprise interrompue quand un suspect frissonnement de la dentelle de mon jupon sur la soie de mes bas m'indiquait qu'elle était en pleine voie. On s'attaquait aux secondes défenses. De plus habiles encore, mais peut-être moins voluptueux, enlevaient d'un seul coup le double rempart en pinçant plus profondément dans l'épaisseur de la robe. Alors, — et c'est ici que je mesurais la sensualité de mes gens, — l'indiscrète main si elle était celle d'un passionné des dessous, avec la délicatesse d'un doigté réceptif comme une antenne, parvenait jusqu'au pantalon, en parcourait avec la légèreté d'une aile d'insecte les contours gracieux ou pimpants, s'emparait du volant, en pressurait amoureusement la dentelle ou la broderie, et se coulant plus en arrière, d'un glissement à fleur de tissu parmi les plis éventaillés d'entre-jambes, s'immobilisait en une palpation voluptueuse là où béait jadis l'ensorcelante ouverture.

La polissonnerie de ce manège, le piment de ce qu'il avait à la fois de secret et de public, la perversité de mon attitude de complice et de victime, ce qu'il y avait de troublant à jouir d'un plaisir qu'on croyait prendre à mon insu, tout cela joint au sentiment d'être violée dans le privé de mon élégance, me faisait goûter une étrange saveur à ces audaces. Je ne les tolérais pas d'un rut grossier qui s'égarait sans ménagement sur ma chair par la gaine de ma culotte. Mais j'étais sans défense contre qui s'attardait avec délice sur tous les détails d'une toilette à laquelle j'avais moi-même attaché toutes les intentions libertines par le choix que j'en avais fait, et calculée en vue d'une prise plus sensible à la main.

Ces jours-là où j'avais prémédité de me faire faire violence, je passais une robe plus longue s'accommodant avec des dessous plus fournis que ces pauvres chemises-culottes de la dernière mode, qui, si ouvragées qu'elles soient, sont réduites au rôle de cache-sexe. Par-dessus une chemise largement bordée de dentelle, je mettais un pantalon de grande coquetterie, tantôt étroit, tantôt juponné et à plis très fins, arrêté à un demi-pan du genou, et d'une variété infinie de décoration : points de Paris incrustés, riche guirlande de broderie à la main sur fils tirés et Valenciennes, bouillonnés de tulle et neige de dentelle, engrelure brodée et volant de Malines, jours tunisiens, grecque, bande d'œillets, entre-deux de cent façons, et choux de rubans chiffonnés sur le côté. Désireuse de faire à la main qui s'aventurerait dans l'obscurité de mes voiles un chemin varié de sensations tactiles semé des plus doux reposoirs, je n'avais garde de substituer à la jarretelle une aiguillette de satin à bouts d'or qui nouait le bas au corset, ni d'oublier de me parer d'une jarretière à flots de ruban ou coulissée de dentelle.

Certain jour que je supputais la chance d'une audace qui, affolée par toutes les sollicitations de ma parure, ne s'arrêterait pas à mi-chemin, j'en préparai la tentation en passant un pantalon ouvert. Assez étroit de jambe pour que la main ne s'égarât pas sur les côtés, c'était un de ces ravissants pantalons Chérubin dont plusieurs rangs d'entre-deux formaient une haute manchette de broderie froncée à petits plis au-dessus du genou par un nœud de satin. Toute la défense de ma pudeur était confiée à une chemise de fine batiste qui descendait assez bas pour clore l'ouverture de mon inexpressible. Sur une combinaison de crêpe de soie, j'avais une robe de satin émeraude, taillée en forme, les hanches étroitement moulées. J'étais charmante. Sur le quai j'avais été dévisagée par une très jolie brune mise avec une grande recherche d'élégance. Je n'avais eu que le temps d'être frappée du feu de son regard. Le train arrivait. Je montai. Elle me suivit et la poussée de la foule, bien que nous fussions en première, nous accula dans l'encoignure d'une des portières opposées à l'entrée. Accoudée à la barre de cuivre de la banquette, je tournais le dos à mon inconnue. Coincée elle-même entre moi et la paroi de la voiture, elle l'avait beau pour l'entreprise à laquelle j'avais eu tout de suite le pressentiment qu'elle était résolue. L'attaque ne se fit pas attendre. Le convoi démarrait à peine de la station, que ma jolie brune m'accolant chaudement, tandis que sa tête se penchait amoureusement sur mon épaule, avait déjà sa main sous mes jupes.



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