Extrait de Les Sonnettes

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Extrait de / Excerpt from : Les Sonnettes.


L’enjouement se mit de la partie pour quelques instants ; la tendresse reprit le dessus. Jamais Mademoiselle de Mongol ne m’avait paru si touchante ; l’art ne plaît qu’autant qu’il se rapproche de la Nature. Son déshabillé laissait voir une gorge à demi nue, une robe ouverte n’empêchait point d’admirer sa taille, ses cheveux étaient en désordre ; ce spectacle m’animait et faisait couler dans mon cœur le feu des désirs, la discrète Justine s’était retirée... Que je devins tendre et passionné ! la vérité des sentiments que j’éprouvais passait dans mes discours : on n'a jamais le don de la parole à un plus haut degré, que lorsqu’à la place des paroles, on pourrait employer quelque chose de mieux. A mes louanges, à mes serments de l’aimer toujours, je mêlais les plus vives caresses ; je la couvrais de mes baisers, son émotion augmentait avec la mienne ; elle m’aimait, j'en prenais l’aveu sur sa belle bouche. Je me rejetai à ses genoux, posture favorable à l'amour, inventée pour prouver le respect, et qui sert à en manquer le plus souvent. Bientôt je me relevai, et la serrant dans mes bras, je tentai de nous rendre heureux. Quels obstacles j’eus à combattre ! la Nature, de précieuses larmes, et ma propre douleur ; Eléonore était sans vie. Aussi cruel qu’Attis, qui fit périr ce qu’il aimait, mon délire me fit croire que je serais tendre en manquant de pitié ; je mis le comble à mon crime : Eléonore reprend l’usage des sens, elle ouvre les yeux et les referme ; ses plaintes et ses caresses, nos âmes et nos corps se confondent.

Ses beaux yeux se rouvrent, la volupté s’y était fixée en nous quittant, le pur amour y régnait ; un reste de fierté se réveille dans son cœur, elle soupire, elle veut se dégager de mes bras, et rompre les nœuds qui nous unissent. Je fais des efforts pour me conserver ma conquête ; elle cède et partage avec moi le plaisir de mon nouveau triomphe.

Mes succès réitérés parlaient en ma faveur ; Eléonore ne faisait plus de résistance que sa faiblesse ne la trahît : enfin convaincue de la réalité de mes feux, ne pouvant contraindre les siens, elle me montra son âme entière. Ciel ! que de noms tendres me furent prodigués ! avec quelle ardeur elle allait au-devant de mes transports ! quels jeux et quels contentements ! que l’école du bonheur est douce et facile !

Il n’y a point de plaisir plus grand que celui que deux cœurs savourent dans le même instant au même degré. Ce plaisir est comme une voix harmonieuse qui, dans un lieu rempli d’échos, augmente à mesure qu’elle est répétée. Mais pourquoi épuiser mes faibles crayons sur cette matière ? c’est au sentiment seul de peindre le plaisir.

Eléonore n’avait plus de charmes qui ne m’appartinssent ; les plus secrètes beautés étaient la proie de mes yeux, je reconnaissais, que dis-je ? je possédais tout ce que ces mêmes yeux avaient dévoré le soir du spectacle nocturne ; je réalisais les idées que j’avais conçues alors, je contentais des désirs passés et présents ; toutes mes facultés se réunissaient dans un seul point ; je n’étais plus capable que de sentir.



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